Par Michel Bénard

Lauréat de l’Académie française.

 

Remise Prix 2015 Cénacle Européen Francophone Poésie Art lettres

Une silencieuse transparence. (Peintre et Poète.)

« La peinture vient de l’endroit où les mots ne peuvent plus s’exprimer. » Gao XINGJIAN (prix Nobel de littérature 2002)

L’encre et l’aquarelle, sont le souffle d’un long voyage de brume colorée venant saupoudrer les caresses de son rêve sur le grain du vélin.

L’art à l’instar d’Eban est en effet un long voyage de vie.

Lorsque j’ai découvert pour la première fois l’art d’Eban, je fus immédiatement transporté dans une informelle errance poétique. Un voyage coloré au cœur d’un espace de silence.

Immédiatement j’ai pris conscience de la profonde densité de son œuvre digne de ses grands aînés, sans me fourvoyer il me semble que l’on puisse situer cette œuvre sur un plan similaire avec celles des grands maîtres comme Chang Dai-Chien, Chu Teh Chun, T’ang Haywen,  Zao Wou-Ki, etc.

Eban est né au Vietnam (ex Indochine) juste à la fin du conflit d’indépendance avec la France. Il est originaire de Banméthuôt et appartient à une ethnie minoritaire annamite, les Edes dont il est particulièrement fier. Mère indochinoise, père français, il fera ses études à Bordeaux en art graphique, pour à terme devenir artiste peintre à part entière que l’on identifie très facilement au regard de sa facture très personnelle, nous pourrions presque parler de son écriture, car dans l’art extrême-orientale le lien entre l’expression graphique et l’expression écrite est ténu, imperceptible. Les œuvres d’Eban peuvent être vus ou lus tel des poèmes d’intuition raisonnée.

D’ailleurs ne dit-on pas, écrire une icône et non pas peindre !

J’attribuerais volontiers ce terme à Eban. Il ne peint pas, mais il écrit ou calligraphie.

baie d halong

Notre ami est présent depuis 1974 dans de nombreuses expositions collectives ou personnelles. Ses œuvres sont présentes dans de nombreux pays du monde, mais plus particulièrement en Europe. Sciemment, je ne ferai que survoler le cursus d’Eban, pour aborder plus en profondeur l’âme et l’esprit de son œuvre.

C’est une évidence nous ne pourrons jamais séparer son mode d’expression des deux courants majeurs, le premier lié à la tradition ancestrale, au classicisme extrême orien- tal, école à la discipline intransigeante et à la modernité d’une expression plus libre émanant de l’occident.

Ainsi sur ces deux plans opposés Eban retrouve son équilibre harmonique.

Aucune technique ne lui échappe afin de s’exprimer, aquarelle où il excelle pour laquelle il est très souvent sollicité par des associations artistiques pour faire des dé- monstrations. Il maîtrise parfaitement l’encre, la gouache, l’acrylique et l’huile pour les grandes toiles où il se fait maître et tente de pérenniser ses sujets.

 

Chez Eban, la poésie n’est jamais bien loin, d’ailleurs il se révèle être un bon poète et associe souvent ses poèmes à son œuvre peint. Simple réflexe lié à la tradition, car en fait si Eban ne la revendique pas, mais en extrême orient l’expression picturale est fréquemment liée à la poésie et cette dernière perpétue dignement la tradition.

Eban a publié de nombreux ouvrages poétiques illustrés aux titres tout à fait évocateurs :

- Fluorescence

- Empreintes de rêves

- Par chemins - Un moment de méditation

et aussi

- Mon pays est un jardin

- Sur la route turquoise

- etc.

Toute cette poésie picturale Eban la découvre souvent au cours de ses voyages. Vous noterez que ses peintures sont de véritables voyages en terre de transparence, en paysages intemporels, en rêve colorés. Ici je me laisserai simplement transporter par mon ressenti et mon intuition au regard de ses compositions, fluides, transparentes, maîtrisées se si- tuant le plus souvent entre le graphisme et le geste calligraphique.

Je vais tenter de poursuivre en écrivant au rythme du cœur d’Eban et de la caresse souple de ses pinceaux se soie.extrait livre empreinte

Un jour il m’a écrit :

« Les couleurs disent ce que les mots figent. »

Il me semble en effet que le socle même de sa peinture s’élabore sur cette petite citation.

Chez Eban le geste est ample, précis, son art de l’extrême maîtrise ne peut tolérer le repentir et ne peut exister que dans l’instant, dans le cas contraire il est mort-né. Tout est dualité allant de la plus délicate transparence intemporelle à la forte densité de la matière, son pays est celui où les ocres et le gris se marient où un sépia s’unit à une nuance turquoise.

 

Dans chacune de ses œuvres peut-être entend-t-il la voix de son peuple, les chants des anciens, la lumière d’un ciel bleu rayonnant, le concret devient abstrait en inversement. Le cri d’une note rouge carminée réveille l’intensité d’un bleu de prusse où le tout se met en suspension et résonance.

Eban - AquarelleEban entonne un hymne à la terre où l’homme si petit, prend conscience de sa vulnérabilité et de sa situation fra- gile, tellement éphémère. Merveilleuse leçon d’humilité. L’évolution de son art est une lente mutation entre le corps et l’esprit, c’est un long voyage solitaire, une vive déchirure, un permanent questionnement. Le créateur évolue silencieusement dans le secret de son atelier où formes et nuances subtiles s’harmonisent, irisées, rayonnantes, lumineuses.

Du bout de son pinceau Eban va puiser aux sources de la mémoire. La seule révélation d’une trace minimaliste contient toute l’histoire de l’univers, c’est une opposition entre la lumière et les ténèbres en ce monde où tout n’est que dualité. Le temps semble s’arrêter sur l’éclat d’une nuance carminée, dans la profondeur d’un bleu ou d’un brun.

 

C’est un monde fusionnel, un rêve éveillé, c’est la voie du silence intérieur, de la méditation du recueillement. Les signes d’une calligraphie informelle nous rappellent de ne pas oublier d’où l’on vient, afin de mieux savoir où l’on va ? Principe même du sens donné à la vie.

Pour Eban son œuvre ne prend de signification absolue que si elle tend vers l’essentiel par la force évocatrice d’une extrême simplicité épurée de tout artifice.

Afin de conclure je citerai Eban qui nous rappelle :

« Le pinceau trace le chemin que la couleur éclaire, l’eau indique la route à suivre, versatile, elle va et vient, navigue et s’arrête où elle veut. »

Preuve éclatante que l’artiste n’est qu’un élément vecto- riel de l’inspiration créative et tente au mieux de réaliser et restituer son œuvre sérieusement mais toujours en toute humilité.

 

 

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.

 

Eban

Hommage 100 Peintures

Annie Roth Editeur - 3ème trimestre 2015 ( 28x33 - 103 pages)

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« C’est l’enfance qui retient la mémoire de l’homme » Michel Bénard (prix Nobel de littérature 2002)

Eban est un artiste dont la démarche n’est en rien anodine. Elle plonge profondément ses racines dans l’humus de la mémoire, des sources originelles, étirant ses ramifications entre une Asie que l’on a quelque peu oubliée aujourd’hui et une vieille Europe qui parvient difficilement à protéger son identité face aux turbulences venues d’une mondialisation effrénée. Faut-il s’en réjouir ?

Probablement pas, c’est pourquoi Eban au travers des multiples facettes de son art poursuit son objectif d’éveilleur et d’humaniste C’est toute l’expérience et le parcours d’un jubilé créateur que nous propose Eban. Son œuvre contient l’image d’une ancienne Indochine qui s’est déjà sublimée et qu’il effleure du bout du pinceau avec toutes les couleurs du ciel et de la terre déposées sur la palette. Depuis son enfance en terre vietnamienne jusqu’à l’aboutissement d’un principe et d’un art révélateur maîtrisé, socle sur lequel s’érige toute une vie.

« N’oublie pas d’où tu viens ! » (1)

plus de la vie dont il s’agit, mais de survie ! Ainsi dans son sillage exemplaire nous pouvons poursuivre notre voyage.image02

Une œuvre où il grave de la coulée d’un pin- ceau de soie les empreintes et les nuances de ses rêves. Le grand écrivain et prix Nobel, Gao Xingjian, ne dit-il pas : « Ton pays est dans ta mémoire, il est une source dans les ténèbres. » En effet, Eban est intimement convaincu que

«La mémoire est source d’énergie »

et que

«  Seule la mort peut l’envahir. » (2)

Ainsi son dernier ouvrage «  Hommages 100 peintures. » est un engagement en ce sens, sorte d’hymne et appel aux racines. Une nécessité vis- cérale de faire ressurgir les souvenirs du passé, particulièrement ceux de l’enfance qui se déroule à l’ombre d’une grand-mère protectrice et bien- veillante.

Les chemins de l’existence s’effacent peu à peu avec le temps, une vie c’est à la fois beaucoup et bien peu de chose et le meilleur moyen que pos- sède Eban pour pérenniser cette réalité du rêve et du temporel, est son extrême et sensible talent de peintre.

Une coulée d’encre canalisera sa colère, une goutte de couleur ouvrira son âme.

 

« Seule la colère silencieuse peut se déverser sur le papier blanc. » (3)

Son pèlerinage mémoriel, sorte de parcours informel commence à la pointe du pinceau, où l’enfance est là rassemblant ses songes aux lueurs d’un lampion en papier de riz, l’image d’une grand-mère tendre et attentive revient fidèlement. Mais avant de poursuivre le chemin un arrêt s’impose en mémoire et « Hommage » à cette femme pour en admirer le magnifique portrait annamite au regard profond et déterminé, visage que porte cette beauté patinée des êtres marqués par l’âpreté de la vie, visage aguerri à l’adversité, au charisme pénétrant et encore plus engagé, plus armé pour ce combat humain permanent. Ce n’est

Un village s’endort sous un ciel rose et pourpre, une branche de bambou ploie sous la caresse du vent. Le regard plonge sur les paysages flottants de la Chine. L’enfant est prêt pour un voyage sur la jonque au milieu de la baie de Ha Long.

image03miniLes géants minéraux et végétaux se découpent dans les brumes poétiques. Une barque de pêcheur glisse sur l’une des plus belles baies du monde. Quel artiste n’a pas rêvé de lui lancer un défit de la maîtriser sur le grain du papier à dessin ?

Da Nang apparaît soudain, puis Hué avec sa rivière aux parfums et sa pagode céleste. Ninh Binh est là, toute embel- lie de fleurs et de lotus, le ciel devient mauve, les images s’effacent.

Hanoï ouvre la porte de son Temple de la littérature où se consument les bâtonnets d’encens, de son palais d’été, la cathédrale a résisté au souffle de l’histoire, elle est toujours là.

Puis soudain se dessine la maison des origines, celle du peuple des Êdes où un regard et un sourire sont toujours présents en «  Hommage » à l’ainée bien aimée.

La route de Buon Ma Thuot est longue et variée, lac, bambous, pagodes oubliées, ciel tourmenté, plantations de café. Ho Chi Minh ville sera le terme de ce voyage au cœur des arbres centenaires et des marchés flottants de Can Tho. A ce stade nous ne sommes pas dans l’illusion, mais dans les réalités d’une expérience raisonnée. Dans les nuances colorées et le graphisme d’un paysage se déroulent tous les souvenirs d’une vie.

 

Un signe, une tache, une ligne résument chaque élément du puzzle de l’existence. Ce sont des fragments de lumière qui s’ouvrent sur le monde. Le réveil d’une source endormie, l’envol d’oiseaux migrateurs s’orientant vers le Nord, un arbre qui s’enracine dans le passé.

« Des pensées et des images qui ont traversé mes rêves…/... » (4)
« La peinture est rentrée au cœur de mon monde.../...» (5)

Eban tente de restituer une vie à ses sujets, de les habiller d’une âme.

Peindre les paysages de son enfance d’une manière parfois abstraite est aussi une manière de cautériser ses blessures en mémoire de ce si beau pays qui a tant souffert par l’avide folie incontrôlée des hommes.

Mais pour Eban la notion de beauté redevient vite une nécessité naturelle.

Quant à être artiste ou poète pour lui, c’est déjà revendi- quer son besoin d’amour, d’humanisme et d’oser encore croire en l’homme, c’est tendre tout entier vers son devenir, loin des aveuglements de l’extrême,

des fanatismes régressifs et des ignorances obscurantistes.

L’art est un long chemin de silence qui donne à l’homme les clés d’accès à sa métamorphose.

(1) Extrait de – Par Chemins – 2009.

(2 & 3) Extraits de – Hommage- 2015.

(4 & 5) Extraits de – Empreintes de rêves- 2008.

 

 

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.

 

 

 

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